Junk

Ils ne sont pas de la même génération, ils ne vivent pas dans la même région, leurs histoires sont à douze mille lieues l’une de l’autre, leurs quotidiens aussi, les media qu’ils utilisent sont différents. Ils n’ont rien à voir et tout à voir. Ils se sont trouvés à W. La rencontre entre deux artistes n’est jamais fortuite : « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des coïncidences louches » (Raymond Hains).

D’un côté, Régis-R travaille avec le JUNK le moins périssable - le plastique - et le plus visiblement nocif. Le matériau miracle de la fin de siècle est devenu le matériel à charge de notre société. L’évidence d’une pollution à très long terme. Régis-R travaille les plastiques, ceux qui ont déjà servi bien sûr. Son œuvre composée d’objets usagés amuse au premier abord, l’amusement fait vite place à l’interrogation, puis à la conscience retrouvée. Le plastique - chaque œuvre de Régis-R - devient pièce à conviction.

Le JUNK que l’on balaie est aujourd’hui un des maux (mots) majeurs de notre société. Régis-R recompose à partir de JUNK plastique. Il est devenu le créateur de la conscience retrouvée. Le sourire que l’on avait devant ses compositions s’est estompé pour laisser la place à de nouveaux apôtres, ce public qui reconnait en lui l’artiste du 21ème siècle qui nous a alerté de manière prémonitoire. Les enfants, les jeunes, ne se trompent pas. Ils sont en tête de ses fans. L’œuvre de Régis-R leur parle. Notre terre est d’abord la leur.

ARTuro, sculpture monumentale de dix mètres composée de plastique translucide de récupération, squatte la Galerie W. Allongé sur un matelas, accompagné d’un cendrier, de médicaments et autres addictions, il souffre des maux de la société de consommation. Régis-R attire l’attention avec humour sur les déchets que nous produisons. Un hymne à « l’art de s’envoyer en l’air » sublimé par des objets montés en boites lumineuses et des croquis préparatoires (une trentaine d’œuvres).

De l’autre, Denis Robert a raconté ce qui était (alors) imprononçable (et loin des préoccupations de chacun) : le clearing, l’évasion fiscale, les paradis off shore… Pendant ce temps, réservé aux déchets, aux ordures, voire à « de la merde », le mot JUNK était déjà devenu monnaie courante dans le monde de la finance. Les JUNK bonds - « obligations pourries », à haut risque, spéculatives… - ont eu le temps de faire quelques ravages. Et puis la JUNK monnaie est sortie du placard, elle a fait son coming out.

Avant de donner vie à ses œuvres, de transmettre de la vie, avec ses craies grasses de toutes les couleurs, Denis Robert enrichit le support de la toile blanche en collant dessus les notes de ses investigations, de ce qui s’en suit, et de la vie qui a aussi une plus grande importance ailleurs. Des dizaines de pages de carnets annotés, des rendez-vous, des débuts de manuscrits, des photos, des lettres et coupures de presse, des morceaux accidentés de la vie souvent sauvée.

La différence est infime entre les signes du journaliste d’investigation (celui qui fait appel aussi à son instinct) et les sens des artistes plasticiens qui les guident vers la réalisation de leurs toiles. Leurs matières premières viennent de la même source, les sens de l’un sont proches des signes de l’autre. Depuis ma première rencontre avec Denis Robert, que j’ai tout de suite perçu comme artiste, je continue à avoir le sentiment, à chaque nouvelle toile (cinquante en l’occurrence) et à chaque nouvel accrochage, de vivre des moments capitaux comme s’il écrivait devant moi des pages de notre histoire au présent. L’humour y est sensible.

JUNK. L’exposition. Nous avons choisi de les réunir dans le même espace, dans les mêmes espaces, de la galerie. En ponctuant l’accrochage, en créant des respirations, des inspirations, passant d’une pièce de l’un aux toiles de l’autre. Le mélange s’est très vite imposé dans l’élaboration de l’exposition. Il est devenu nécessaire, indispensable, évident. Le titre JUNK, qui flotte comme un drapeau, a pris tout son sens. Les films, les extraits de reportages, l’installation de l’immense squelette ARTuro, la musique de la finance qui se morcelle, le brut du plastique que l’on moule fabriquent une seule et même musique.

C’est la redéfinition du mot JUNK qui réunit ces deux artistes. Hier différents aujourd’hui liés. Leur JUNK pas cher d’hier n’a aujourd’hui pas de prix.

Premier jet d’un texte sur JUNK.

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