Denis Robert - Dominations


Vous démarrez une toile par un croquis, une silhouette, une tâche, vous couvrez le tout par un aplat. Puis un autre. Personne ne connaîtra ces aspérités. C'est ce qui fait l'épaisseur d'une toile. Celui qui regarde ne le voit pas, il le sent. Pareil pour les livres. Je m'inspire de ce que je vis. Je retravaille, je malaxe. Je recouvre. J'enlève. Je replace. Je ne sais jamais ce que sera l'objet final. Le monde, ensuite, se charge de classer l'objet dans une case. Roman, essai, beaux livres. Moches livres.

Dans mon dernier roman, je voulais que mon personnage principal, un homme seul et naïf, finisse par triompher. Il était porteur d'une vérité que différentes forces essayaient d'étouffer. Le véritable héros de mon histoire était l'Information. Comme on s'arrange pour la tuer. Comment elle devient un instrument de pouvoir. J'ai souvent changé de titre. De Codex, mon projet est devenu Supernova puis Shark Company. Je ressassais. L'horizon s'est éclairci quand j'ai trouvé domination du monde. Ce générique me poussait à prendre de la hauteur. Qui nous domine ? Pourquoi l'accepte-t-on ? En quoi l'information est instrument de domination ? J'avais des embryons de réponses. La question principale, celle qui me paralysait, était : à quoi doit servir un écrivain aujourd'hui ? Un écrivain ballotté entre réel et fiction ne doit servir à rien. Je sais. Un peintre non plus. Mais si l'on ne devait trouver qu'une seule utilité, laquelle ? Insistons... Tout au fond de lui, un écrivain se sait utile aux autres, sinon ce n'est même pas la peine qu'il continue. Oui, mais utile à quoi ? Disons à les aider à découvrir un monde qu'ils n'ont pas pris le temps de voir. Son monde... Et un peintre ? Un peintre, pareil. Il devrait faire des toiles comme celles de Philippe Pasquet.

J'ai écrit et publié La domination du monde. Un roman. Puis Clearstream, l'enquête. Un récit. A six mois d'intervalle, la réalité a rattrapé la fiction que je m'évertuais à inventer. Pendant ce temps, Philippe n'a pas cessé de peindre. Entre ce que j'écris et ce qu'il peint (j'ai du mal à dire ce que nous peignons), il y a une évidence. On est sur le même terrain. Ses toiles ont pour principale caractéristique d'affronter à mains nues les questions du monde. Comment avancer ? Comment rendre compte de l'époque ? Comment faire passer son monde intérieur ? Sans être dans la répétition et le consensus...

Je n'ai rien contre le journalisme, mais à un moment ce n'est plus possible. J'ai été trop ballotté ces derniers temps, trop exposé. Trop de procès, trop de manipulations. Trop de procédures judiciaires, de plaintes en diffamation. Et cerise sur le gâteau : l'interdiction de mon dernier livre pendant vingt trois jours. L'époque est à la censure. Au mimétisme. Je ne reste pas muet pour autant. Je reste libre et la conscience absolument tranquille. Ma rage est intacte. Je me suis durci. Je suis moins instinctif. Je garde en mémoire ce que je vis, ce que j'entends. Et le sourire.

Aperçu

INFOS

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ISBN : 978-2755600896
Format : 23 x 30 x 1,3 cm
Couverture : Broché
Pages : 123
Parution : 2006
Editeur : Hugo et Compagnie

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