« Pionnier de l’art cybernétique et de l’écriture électronique » pour Dali, « phare vers l’universalité post-moderne de demain » pour Restany, Bernard Quentin s’adresse à toute la planète. Pour rappeler la mission spirituelle de l’artiste. Pour rapprocher les êtres. Pour transformer le monde. Et ça fonctionne.

« L’importance d’un artiste se jugera par le nombre de nouveaux signes inventés pour le langage plastique et qui seront universels. ». C’est Henri Matisse qui le dit. Et Bernard Quentin de lui répondre en signes !

Babelweb est un art-langage. Intemporel. Trois mille signes, symboles et icônes que Bernard Quentin a créés pour « unir les hommes » : un système d’écriture universelle. Qui permet de tout dire, tout raconter, et que tout le monde comprenne. Ce langage, l’artiste le transforme en œuvres. Qui sont autant de citations, d’histoires, de légendes.

« Babel, parce que c’est la confusion des langues et que je cherchais un langage universel. Quand je l’avais réalisé chez Olivetti en 1962, je l’avais appelé Babel62. A l’époque, il n’y avait ni fax, ni web, tout le monde trouvait ça utopique. Puis mon atelier du Quai de la Gare a brûlé, les pompiers ont tout inondé et j’ai retrouvé l’alphabet dans un carton. J’ai pensé qu’avec le Web ça pouvait être intéressant, et je l’ai appelé Babelweb. Tout le monde peut utiliser Babelweb, il est libre. » raconte Quentin.

Graffitis, sténo-graffitis, hiéroglyphes, pictogrammes, fibres optiques, lettres électroniques forment l’art sémiotique de Bernard Quentin. Sous toutes les latitudes et sur tous les supports, l’artiste n’a jamais cessé d’explorer le champ des possibles inscrits dans chaque mot, chaque signe, chaque graphie.

« J’ai toujours eu ça en tête. Il fallait trouver un langage universel et, pour ça, inventer des symboles compréhensibles par tous. Mais le sens des symboles peut différer d’un continent à l’autre. C’est pourquoi j’ai imposé des symboles qui peuvent être repris par tout le monde. C’est le côté universel. Je me suis basé sur les calligraphies coufiques et zen où chaque artiste ajoute quelque chose, en plus du sens. C’est le côté identitaire, la couleur. » explique-t-il.

Bernard Quentin est né en 1923. Diplômé de l’Ecole Nationale des Beaux Arts de Paris, il s’engage dans la Résistance. Il a 19 ans et va rester jusqu’à la fin de la guerre dans l’armée de l’air.

En 1945, sa rencontre avec Picasso à la Maison de la Pensée et sa découverte de Guernica influencent l’écriture abstraite et expressionniste du livre unique sur les horreurs de la guerre et des camps de la mort qu’il expose au Salon des moins de trente ans.

L’artiste fréquente très vite Sartre, Artaud, Eluard, Ernst, Giacometti, Vian, Tzara, Merleau- Ponty, Prévert, entre autres. Il expose ses premiers idéogrammes-écritures, rue Gay-Lussac. Son exposition à la Maison de l’Université à Paris est montrée à Zurich, Genève et Berne où il découvre le primitivisme poétique ainsi que les influences orientales et africaines dans l’écriture de certaines oeuvres de Paul Klee. Ses recherches sur les sources du langage le conduisent à voyager, notamment dans le Midi de la France, en Italie.

En 1947, il rencontre Aimé Maeght à Cannes. Et s’attarde et retranscrit les inscriptions ru- pestres de la « Vallée des Merveilles » dans les Alpes. Poursuivant son étude sur les runes, Bernard Quentin part pour les pays nordiques, sillonne la Scandinavie, la Laponie et revient à Cannes en passant par la Suisse, l’Allemagne et l’Italie où il découvre les œuvres futuristes de l’écriture automatique monumentale.

En 1951, il étudie avec Le Corbusier l’implantation à la Sainte-Baume d’une cité d’artistes que les artistes pourraient eux-mêmes construire s’inspirant en cela du règne animal et collabore à différents travaux d’architecture visant à intégrer poésie et couleur dans l’environnement scriptural monumental, notamment avec des mosaïques, vitraux, tapisseries et des espaces verts participant aux polychromies urbaines. Après des voyages au Brésil, Bernard Quentin revient à Paris où il expose à la Galerie Stadler, à la Galerie Craven et chez Iris Clert.

En 1957, un hommage à Monet présenté simultanément chez André Schoeller et à la Galerie Saint-Germain fait dire à Pierre Restany : « C’est le moment où l’écriture de Quentin atteint son maximum de dilution dans l’espace cosmique : l’air, l’eau, la lumière. ». La fin des années 50 est un abandon progressif des signes minuscules pour une écriture plus ample, plus structurée, gestuelle et épique qui s’invite dans les polychromies des immeubles de Niamey et Bamako.

Les 60’s marquent un tournant : le grouillement de foules envahit les espaces flous, émerge des écritures et graffitis géants. Les mots prennent le pouvoir, deviennent le sujet du tableau dont ils ne vont pas tarder à s’émanciper. Bernard Quentin s’installe alors à Milan où il se lie avec Fontana qui prône le spatialisme, l’art élargi et libéré du carcan du tableau. Il retrouve Yves Klein, Spoerri, Arman et effectue ses premières recherches avec oscilloscopes et ordinateurs chez Olivetti.

Précurseur, l’artiste utilise le stylo Bic dans l’écriture automatique et expérimente l’écriture élec- tronique. Il estime alors que les outils de la communication visuelle vont signer la fin de la peinture. Il se passionne pour l’air et la sculpture pneumatique et crée sa première sculpture gonflable - Cybule I - chez Pirelli.

En 1963, il expose au World’s Fair de New York une sculpture gonflable palpitante à respiration programmée - Cybule III - et se lie d’amitié avec Liechtenstein et Warhol. Il crée un fauteuil croissant 100% gonflable pour le Printemps, rentre en Italie réaliser d’autres structures métalliques en PVC soudé qu’il expose en 1966 au « Ball Room » du Waldorf Astoria de New York, à Central Park, Paris, Neuilly au studio de Gunther Sachs et au Blow-Up de Milan.

« Ainsi de siècles en siècles, pour le mythe, c’est l’âme qui en pénétrant dans le corps lui confère la vie, et c’est en gonflant ses poumons que l’homme avait acquis cette âme, le souffle fécondant l’esprit » explique-t-il.

En changeant l’échelle de ses œuvres, Bernard Quentin prend position contre l’Art marchandise et se consacre à la transformation de l’environnement par l’architecture-sculpture, le monument, le design et la participation du public.

« Cet art en expansion interactive remodèle le profil de l’environnement individuel et collectif » explique Pierre Restany. A Noël, en 1978, trois mille photophores du mot-lumière PAIX embrasent le parvis de la place Saint-Merri.